L’invention du secteur psychiatrique selon Philippe Paumelle

Philippe Paumelle, secteur psychiatrique Philippe Paumelle, un psychiatre dans la cité – La force du soin, S. Gauthier / B. Durand, Ed John Libbey Eurotext, par Jean-François Bauduret.

 

Indéniablement, cet ouvrage, très clair, très documenté et à la lecture aisée, vient réparer une profonde injustice sur le rôle joué par Philippe Paumelle dans l’évolution de la psychiatrie.
Ce livre le rappelle en effet, Philippe Paumelle a donné aux pratiques de soin des bases entièrement nouvelles lorsqu’il a créé le premier « secteur psychiatrique » en France.

Ce praticien a été mal aimé de bon nombre de ses confrères. Parce qu’en bons aliénistes ils étaient en désaccord avec ses options sur la santé mentale communautaire ? Ou plus perversement, par jalousie ? Car ce collègue – pourtant modeste – prenait la lumière à leur place dans l’organisation des soins dans la cité.

Une thèse de combat contre les pratiques asilaires, dès 1952

Très tôt, Paumelle mesure les effets dévastateurs, délétères et iatrogènes de l’asile psychiatrique : en témoigne sa thèse universitaire de 1952 : « Essai de traitement collectif du quartier d’agités », issue de ses travaux dans un quartier de l’hôpital de Maison-Blanche en région parisienne. Il en découle des propositions pragmatiques :  démocratisation du fonctionnement des équipes pour établir une psychothérapie collective, annulation des injures et des coups, fin du règne de la peur, mobilisation des malades – travaux divers dont jardinage, ergothérapie, sorties du pavillon, permissions. Le développement d’une vie sociale tant entre soignés qu’entre soignants et soignés, l’organisation de fêtes, des évolutions architecturales réaniment la vie quotidienne.

Ainsi, l’ouvrage retrace avec limpidité la démarche de Philippe Paumelle, à partir des années 50 dans le 13ème arrondissement de Paris. Et la trajectoire dessinée est en tous points révolutionnaire, au sens le plus étymologique du terme.

Partir de la communauté avant de configurer l’hôpital: Philippe Paumelle, ou le secteur psychiatrique dans le bon sens

  •  Phase I : partir du tissu communautaire, en lien avec les « personnages-pivots » de la cité. Ce sont les élus, les « curés », les associations, les policiers, les médecins généralistes, les familles, les services d’aide à l’enfance. En s’appuyant sur une « propagande » adaptée à ces acteurs et partenaires, il s’agit
    • de construire des dispositifs intégrés dans la cité (le dispensaire du 76 rue de la Colonie)
    • de mailler le territoire de soins de proximité sous la forme de consultations et de visites à domicile
  •  Phase II : construire des accueils complémentaires, alternatifs (hôpital de jour, atelier thérapeutique, foyer, club des Peupliers…)
  •  Phase III : construire, in fine et ex nihilo, « l’hôpital de secteur », l’hôpital L’eau vive à Soisy-sur- Seine, ouvert en 1962. Hôpital pilote en matière architecturale, et dans son fonctionnement, avec des soignants formés à la relation et non au gardiennage. Aussi, les services libres sont prédominants. L’accueil des soins sous contrainte sera autorisé à partir de 1965. Un « hôpital urbain » situé à Paris est programmé. Celui-ci ne verra le jour qu’en 1976, deux ans après la disparition de Philippe Paumelle,

Cette démarche de Paumelle est en tous points inverse de celle de la psychiatrie de l’époque

Et cette démarche est notamment favorisée par

  • Le caractère associatif (loi du 1901) de l’offre, loin du carcan juridique de l’hôpital public, des dynasties de personnels infirmiers, gardiens d’asile encadrés par des syndicats de personnels médiévaux, non régulés par des médecins asilaires à la « posture féodale », à la « toute puissance mêlée de ridicule et de toute impuissance »
  • Le soutien indéfectible, tant au plan théorique que financier, du ministère de la santé (Aujaleu, Jean, Mamelet), l’association du 13ème représentant pour les pouvoirs publics le secteur pilote qui inspirera directement la circulaire de mars 1960, laquelle correspond directement « à la plongée dans le monde commun de l’équipe psychiatrique »

Parallèlement l’association développe, selon une méthode comparable, un dispositif dédié aux enfants. Ainsi, les dispensaires, l’hôpital de jour, la création du centre Alfred Binet proposent des approches variées. Il s’agit de psychothérapies, d’aides psychopédagogiques, de rééducations du langage, de l’écriture, de psychomotricité…

Un psychiatre visionnaire, souvent jalousé, mésestimé et marginalisé

Très rapidement le secteur du 13ème bénéficie d’un rayonnement international et devient un terrain de stage et un lieu de visite : son caractère emblématique cachant très souvent les persistances asilaires et les énormes retards pris dans l’application de la circulaire de 1960, ce que le livre retrace parfaitement, y compris le repérage des jalousies générées par les multiples actions de Philippe Paumelle.

L’ouvrage aborde bien d’autres thèmes auxquels Paumelle s’est trouvé mêlé. Citons  la recherche opérationnelle, la formation des soignants en psychiatrie au sein du Treizième. Citons encore les réformes de l’enseignement de la psychiatrie, érigée en nouvelle spécialité médicale en 1968… Sur tous ces sujets, ce livre mobilise nombre de documents et d’archives.

Soulignons encore que Philippe Paumelle avait la volonté constante d’introduire « un regard extérieur », pour confronter la pratique clinique à la réflexion théorique. En effet, comme le souligne Philippe Meyer, « son autorité n’avait pas besoin de signes extérieurs, elle s’imposait comme s’imposait sa conviction d’une tâche considérable et considérablement nécessaire ». Il fallait construire d’abord une psychiatrie communautaire. Puis, dans un second temps formater l’hôpital de secteur. Ce serait un hôpital de dimension optimale organisant des soins actifs en liens avec le sociétal.

Ce livre lève enfin le « voile de l’oubli et de l’ingratitude » sur l’œuvre incomparable d’un homme de son temps en avance sur son temps.

 

Jean-François BAUDURET

 

Ce texte paraîtra également dans la revue Pratiques en Santé Mentale, sous la direction de son rédacteur en chef Jean Paul Arveiller

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