Téléconsultation : une nouvelle modalité pour la psychanalyse?

Téléconsultation et psychanalyse : Aleksandra Pitteri, psychologue clinicienne commente l’essor spectaculaire de cette pratique dans le courant psychanalytique à l’occasion de l’épidémie de Covid 19.

Quel sens au sein de la séance d’analyse ?  Une réponse aux symptômes de la société contemporaine ?

Lorsque j’ai commencé à pratiquer en téléconsultation, il y a quelques années, non sans hésitation, il s’agissait surtout de patients expatriés. La distance physique qui nous séparait excusait presque cette entreprise timide et à contre-courant des principes psychanalytiques. Il est vrai que l’International Psychoanalytic Association (1) commençait déjà à en faire un objet de réflexion à propos du cadre du travail analytique. Les premiers écrits analytiques sur ce sujet s’inscrivaient dans cet esprit du respect ou du dépassement des règles établies. Plus récemment, avec la survenue imposante et soudaine du confinement, nous avons été contraints à renoncer aux séances psychanalytiques en présentiel. Nous avons commencé à réfléchir de manière déculpabilisée aux particularités de ce nouveau cadre, tout comme aux émergences psycho-affectives qui s’y déploient.

Le numérique : un nouveau paradigme pour les humains ? Ou une quatrième blessure pour leur ego ?

Le contexte social secoue les réflexions analytiques sur le fonctionnement psychique de l’être humain. Cela n’est pas nouveau, et Freud l’avait compris il y a bien longtemps  (2) : nos souffrances s’appuient sur les particularités de l’environnement dans lequel nous vivons.  Quelles sont donc celles de notre époque ? Existe-il des caractéristiques distinctes du contexte moderne qui expliqueraient la tendance actuelle ? La demande actuelle de téléconsultation semble aller au-delà des contraintes tangibles du confinement ou de l’éloignement géographique (dans le cas des expatriés) ?

Si nous devions citer la caractéristique la plus emblématique de notre ère, nous avancerions sans réserve l’apparition fulgurante du numérique. Celle-ci, comme le relève Blanquer (3), installe une quatrième blessure narcissique à la suite des trois autres que mentionne Freud.  La première, avec Copernic, destitue l’homme du centre de l’univers. La deuxième, avec Darwin, le dépossède de sa supériorité dans le règne animal. La troisième, avec Freud, lui enlève l’illusion de la maitrise de sa psyché. Ajoutons la quatrième qui advient avec l’installation de l’espace numérique. Elle nous réduit à être un infime élément d’un système sans bornes d’interconnectivité planétaire.

Ainsi, avec l’apparition du digital, nous faisons un pas de plus vers la décentration de notre aspiration anthropocentriste. En effet, nous créons des outils technologiques qui échappent à notre contrôle. Comme par exemple les objets connectés qui, dans leur conception devraient nous aider. Mais in fine ils amoindrissent notre rôle dans la boucle des interactions avec l’environnement. En effet, en récoltant des informations sur nous, ils agissent à notre place.

De cette manière, nous nous retrouvons au cœur de l’ère cybermoderne (4) dans laquelle les frontières entre le numérique et l’organique s’estompent. Ce qui nous plonge dans une réalité hybride : digitalo-organique. Celle qui accueille l’émergence d’une nouvelle génération d’êtres humains, née et grandie avec l’omniprésence du numérique. C’est la génération alpha qui possède, comme chaque génération, son espace d’ancrage et de construction. Mais aussi un lieu d’appartenance primaire (5) qui marque à tout jamais sa construction psychique. Issus de l’environnement hybride, nous nous imprégnons de ces particularités.

La triple valence du numérique : permanent, télescopique et sans limite

Ainsi, nos représentations psychiques se construisent désormais en relation avec le numérique qui possède une présence particulière à triple connotation. Elle serait :

  • permanente : quoi qu’il arrive, le digital est toujours là, accessible sans modération
  • télescopique (nous fait voir de très près des objets qui sont très loin)
  • sans limites.

Si nous admettons que notre monde interne est à présent composé d’éléments provenant du numérique, la facilité avec laquelle certains patients souhaitent entrer en suivi psychanalytique à travers cet espace ne devrait point nous étonner. Car, ils sont bel et bien présents dans cet espace hybride physico- numérique inscrit dans une continuité d’être. Ce qui facilite grandement le sentiment de permanence à l’époque où les déplacements ou les changements des lieux d’habitation sont à l’ordre du jour. A l’heure actuelle, Internet est immanquablement là et apparait pour certains comme l’unique voie d’installation stable dans la situation analytique. En fait, cette installation semble paradoxalement possible grâce à l’aspect no limit du numérique, dans lequel les patients de l’ère cybermoderne, avec des frontières de construction psychique estompées, se reconnaissent. Nous pourrions évoquer ici une sorte de projection psychique sur le cadre.

Psychanalyse et téléconsultation : la dimension télescopique du numérique ?

Or, qu’en est-il du fonctionnement télescopique que j’ai évoqué ci-dessus ? Il me semble qu’il n’est pas particulier aux seuls expatriés et que nous pouvons l’observer également chez d’autres patients en téléconsultation.  Il est question ici d’un fait fort intéressant : certains patients demandent à consulter un psychologue, un psychiatre, un psychanalyste à distance alors qu’ils ont la possibilité de le faire en présentiel. Et il ne s’agit pas toujours, dans ce cas, de contraintes géographiques ou linguistiques (consulter dans sa langue maternelle). Il m’est arrivé en effet d’avoir des suivis de patients qui, à première vue, pouvaient très bien avoir recours à un psychanalyste de leur ville.

A première vue, bien évidemment, car ils n’ont jamais fait cette démarche or, il leur est psychiquement impossible d’entamer un suivi dans le huis clos du cabinet. Ils sont prêts à accepter d’entrer dans une intimité psychique uniquement à travers cet espace paradoxal qui, simultanément, à l’instar de télescope, approche l’objet de fort près et le tient à une grande distance. De ce fait, le psychanalyste se trouve loin et à la fois tout près « dans » le smartphone du patient.

Dès lors, pourrions-nous alors considérer qu’il s’agit d’un mode d’approche de l’Autre issu des caractéristiques du fonctionnement du monde cyber-moderne, avec des frontières et des limites mouvantes qui nous installent dans cette distance paradoxale : lointaine et proche à la fois.  En effet, nous pouvons partager côte à côte le même territoire physique, mais nous trouver éloignés psychiquement, plongés dans les espaces de nos smartphones. Et réciproquement, il nous est possible d’avoir une impression de proximité grâce à la connexion Internet avec un individu qui se trouve à l’autre bout du monde.

Psychanalyse et téléconsultation : une perte de contenance psychique ?

Quoi qu’il en soit, les téléconsultations prennent de l’ampleur et entrent progressivement dans le quotidien des psychanalystes. Par conséquent, de nombreuses réflexions théorico-cliniques seraient sans doute nécessaires pour mieux comprendre les mouvements psychiques qui s’y opèrent.  Si, comme nous venons de le discuter, nous pouvons en relever quelques avantages, il faut être vigilant à ne pas entrer dans une ferveur idéalisante envers ce nouveau dispositif.  De plus, il conviendrait de s’interroger sur l’adaptabilité de ce cadre aux subjectivités de tout un chacun. Par exemple, les professionnels relèvent parfois les difficultés de la prise en charge des enfants ou encore de certains patients borderline, pour qui ce cadre ne s’avère pas toujours suffisamment contenant, empêchant l’installation des suivis.

Nécessité de réflexion et de formation

En conclusion, nous nous apercevrons que les téléconsultations constituent une démarche relativement récente dans l’histoire des soins psychiques. Elle demande à être davantage réfléchie et, avec le temps, à être incluse dans les formations des psychologues, des psychiatres et des psychanalystes.

Ce texte a été écrit par Aleksandra Pitteri et remis en forme par la rédaction

Bibliographie

1 International Psychoanalytical Association

2 Freud, S. (1930). Malaise dans la civilisation. Payot, (2010).

3 Blanquer, J-M. (1996). Changer d’ère. Progrès, déclin, transformation. Descartes & Cie.

4 Cespedes, V. (2018). Le « Deep Cours » et l’égosystème. Matériaux pour une théorie de la cybermodernité. Cliniques Méditerranéennes, 98, 131-151.

5 Rouchy, J-C. (1998). Le groupe, espace analytique. Clinique et théorie. Erès.

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