La mélancolie de Lucie (2)

Souvenirs de l’ « impuissance psychique »

J’aimerais vous parler de mes souvenirs durant cette phase d’impuissance psychique et physique que j’appelle souvenirs « abstraits » car de cette période de silence où « je me suis perdue », je garde un souvenir corporel inconscient, indescriptible et qui cependant se fixe dans la mémoire. Je pourrais le comparer à celui qu’il me reste de l’enfance (l’enfant étant, lui, très vivant, à l’inverse de moi à ce moment-là). Je parle de sensations et de ressentis enfouis dans ma mémoire, que je vais essayer de décrire.

Souvenir émoussé (car la bière mousse!) de sensation d’un goût. Un jour où je pouvais remarcher seule, nous sommes allés avec mon fils boire une bière (la première depuis un an et demi) dans un café en face de l’hôpital. J’ai encore en mémoire cette sensation du goût délicieux retrouvé de la bière alors que je ne me souviens pas vraiment de la présence de mon mari, ni de celle de mon fils.

Souvenir ouaté d’une sensation de réconfort et de sécurité que me procuraient les différents infirmiers et infirmières avant et après les séances de sismothérapie. Ils nous préparaient avant l’arrivée des médecins. C’était un ressenti de réconfort agréable malgré l’angoisse de ces séances pénibles. C’est difficile à expliquer : « On ne retient presque rien sans le secours des mots et les mots ne suffisent presque jamais pour rendre précisément ce que l’on sent ». Denis Diderot

Souvenir flou de la sensation d’avoir changé de chambre. Durant mon dernier séjour de trois mois à l’hôpital, j’ai changé de chambre. Elle était située du même côté du couloir mais le lit était en sens inverse; alors que j’étais persuadée d’avoir emménagé dans la chambre qui se situait en face de la mienne. Le sens du lit inversé a provoqué cette impression.

Souvenir planant de sensation agréable du son d’une voix. Dans le couloir de l’hôpital, une voix que je connaissais très bien et que j’aimais, sans pouvoir lui donner un nom, alors que j’aurais dû savoir à qui appartenait cette voix. Je sais maintenant qu’il s’agissait de ma nièce qui, à ce moment-là, cherchait ma chambre.

Souvenir brumeux de sensation d’empathie. De ma fenêtre donnant sur la cour intérieure de l’hôpital, alors que je pouvais enfin me lever seule, je voyais très souvent une jeune femme dont le visage était recouvert d’un masque blanc en plastique dur, percé au niveau des yeux et des narines. Ce masque était fixé de façon à ce qu’elle ne puisse pas le retirer, évitant ainsi, qu’elle se défigure elle-même. Un jour, lors d’une séance de sismothérapie, j’ai pu voir son visage qui était d’une beauté rare, dégageant une grande fragilité, comme les patients que je voyais dans la salle réservée aux séances de sismothérapie, son visage donnait l’impression qu’il pouvait se briser à tout moment.

Ressenti d’amour

Souvenir étouffé de ressenti d’amour. Avant mon « réveil à la vie », je n’ai plus le souvenir de la présence concrète des personnes qui sont venues me voir. Mais je suis sûre que toutes ces visites ont contribué à ma guérison en me laissant un ressenti d’affection, car malgré cet état d’impuissance psychique, nous avons besoin d’énormément d’amour même si nous sommes dans l’incapacité d’en donner, de le demander et même de le recevoir.

Un amour constructif, surtout pas un amour culpabilisant. Je pense alors à un séjour de deux jours à l’hôpital pour une séance d’entretien de sismothérapie. Je partageais la chambre avec une jeune femme dont le mari lui disait : « si tu m’aimes, guéris ». Comment cela peut-il être possible pour elle qui a tant besoin d’amour et ne peut en donner ni le prouver à qui que ce soit ? Cette phrase la culpabilisait.

Mon mari est venu tous les jours me voir et il est vrai que je n’ai pas de souvenir de ses visites avant le 15 août, mais je suis sûre que s’il n’était pas venu si souvent, j’aurais alors ressenti la souffrance de ne pas le voir. D’où l’importance de sa présence qui a contribué à ma guérison et à mon bien-être actuel. Sans oublier les visites de mon fils, si précieuses et si indispensables pour moi, de mes amis et de ma famille.

Tous ces exemples de souvenirs abstraits, de ressentis et de sensations vécus font partie de la mémoire. C’est pourquoi j’aime sincèrement cette phrase : La vie n’est pas derrière nous, ni devant, ni maintenant, elle est dedans.

 

Réveil à la vie

La 14e séance correspond précisément à la date du 15 août 2014 où j’ai enfin repris conscience de moi : mon réveil à la vie. Les dix séances suivantes furent de plus en plus espacées et les dernières se sont déroulées en tant qu’«entretien de sismothérapie» : j’étais sortie de l’hôpital et je revenais deux jours de suite pour de nouvelles séances.

Ce réveil à la vie, est le moment inoubliable où je redeviens consciente de mon corps vivant… Je suis née deux fois.

Je me souviendrai toute ma vie de cette sensation extraordinaire : ce matin-là, au réveil du mercredi 15 août 2014, je m’assois sur mon lit d’hôpital, me prenant le poignet gauche, je sens la chaleur agréable de ma main droite, serrant un peu plus fort mon poignet, je ressens alors « l’affection » de ma main droite passer dans mon poignet gauche. Je me suis mise à me tâter les bras avec les mains et constatais que j’avais un corps vivant : la vie enfouie au plus profond de moi depuis si longtemps, remonte enfin à la surface de ma peau ; remonte aussi au niveau de mes oreilles : j’entends et suis attentive aux bruits extérieurs de ma chambre ; et au niveau de mes yeux : mon regard redevient critique, empathique, curieux, aimant, admirateur. Je revenais à moi.

Ce réveil à la vie m’interrogea, il y avait si longtemps que je ne ressentais plus la vie en moi, ni la vie extérieure à moi. C’est ce que j’appelle le « souffle de la vie » : mes sensations abstraites se transforment concrètement, mon esprit devient conscient de mes sensations, ces dernières passant par mon corps pour se traduire en ressentis et me permettre enfin d’agir suivant ceux-ci ; ce circuit était devenu impossible durant ma mélancolie.

Je vivais un instant inoubliable de retour à la vie. La vie avec un grand « V ». Cette vie où on se doit d’agir, de réaliser, d’aimer, de devenir. J’avais besoin de retrouver un équilibre, d’éviter de trop souffrir pour mieux réfléchir. La souffrance empêche de se connaître soi-même, elle fait de nous une victime et nous freine dans notre réflexion et notre action. Tous ces « devoirs », afin d’essayer de comprendre et de trouver le traumatisme caché derrière cette traversée en même temps qu’il s’en délivre. Cette vie où l’on se doit d’être vrai avec soi-même pour, si possible, l’être avec autrui.

 

Encore quelques efforts

Après mon « réveil à la vie » il y eut six ou sept mois de fatigue car j’avais encore des séances d’entretien de sismothérapie. En même temps que cette grande fatigue, je ressentais et ressens toujours cette pulsion de joie d’avoir retrouvé la vie : une grande liberté et légèreté du corps et de l’esprit ; cette pulsion provient de la force intérieure que j’ai acquise grâce à cette phase d’impuissance psychique et physique où « je me suis perdue ».

« La douleur, lorsqu’elle est surpassée est un levier de refonte de soi, on revient généré de tels abîmes, on fait peau neuve, mû par une vitalité supérieure » Nietzsche.

De ce moment où je reviens sur terre, j’ai quelques souvenirs « concrets ». Quand j’étais encore à l’hôpital, après quelques jours de mon réveil à la vie, je reprenais l’habitude et le plaisir de me maquiller. Ce que je faisais tous les jours avant ma maladie. Ce matin-là, le médecin responsable de l’unité de soins me voit et me dit très gentiment : « vous savez, je ne peux pas encore vous laisser sortir ». Surprise par cette phrase car je savais très bien que je devais rester, je lui répondis la vérité : « je me maquille non pas pour sortir mais simplement parce que j’ai envie de me sentir belle ». Son silence habillé d’un sourire me fait comprendre qu’il était heureux de ma réponse.

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