Crise de la psychiatrie : l’avenir n’est peut-être pas si sombre

La tribune du Professeur Pierre DELION, Cri d’agonie de la psychiatrie, publiée dans Libération du 29 mars 2021 ne laisse pas indifférent.

Face à la crise de la psychiatrie, on ne peut que partager son indignation lorsqu’il décrit les annonces quasi-quotidiennes concernant les soins psychiatriques  en France : « les patients hospitalisés sont (mal)traités,  le nombre  d’hospitalisations sous contrainte et de contentions  augmente, les plaintes affluent, les familles souffrent, les soignants – psychiatres, psychologues, infirmiers en psychiatrie, autres intervenants – sont débordés, découragés, ont envie de quitter l’Hôpital public voire de changer de métier. Le personnel administratif ne peut plus répondre aux questions cruciales que pose la déshumanisation de la psychiatrie », nous dit-il.

En réponse à cette catastrophe, le gouvernement proposerait un projet pour la santé mentale basé sur une approche quasi exclusivement fondée sur les neurosciences.

Une nouvelle orientation pour la psychiatrie

Cette vision des troubles psychiques et de la psychiatrie s’accompagne logiquement d’un cortège de bilans neurophysiologiques à faire par les praticiens s’appuyant sur un recours aux IRM, à l’intelligence artificielle, aux algorithmes … Le tout devant déboucher sur les diagnostics promus par le DSM V (la classification américaine des maladies mentales) avec à la clé des traitements médicamenteux   et cognitivo-comportementaux. Le dernier arrêté daté du 10 mars 2021 relatif à l’expertise des psychologues dans le champ de la pédopsychiatrie s’appuie sur une vision de la psychiatrie et plus largement de l’Homme qui ne laisse la place à aucune ambiguïté sur l’intention des promoteurs de cette réforme. Il est intéressant de saisir les libellés des différents articles :

L’arrêté de mars 2021

Article 2 : « l’intervention doit respecter les recommandations de la HAS propres à chaque trouble du neurodéveloppement et conformes à l’état actualisé des connaissances. Elles s’appuient sur des théories cognitivo-comportementales, de la remédiation neuro psychologique et cognitive et de la psycho éducation ».
Article 5, « une évaluation qualitative et quantitative des compétences développementales de l’enfant incluant des tests neuro psychologiques complémentaires ciblant des secteurs spécifiques du développement cognitif et socio communicationnel ». 

L’arrêté comporte en annexe une liste des programmes d’intervention à destination des enfants et adolescents. Ces derniers sont uniquement neuro développementaux et comportementaux. (Voir à ce sujet la lettre datée du 3 mai 2021 d’un groupe de psychiatres indignés par ce décret adressé au Président de Conseil National de l’Ordre des Médecins.)

Il n’est question nulle part de souffrance psychique, de psychologie clinique, ou tout simplement d’humanisme dans ces textes.

Les psychologues sont, de plus, largement instrumentalisés par les dernières propositions concernant les conditions de leur remboursement sur prescription médicale.

Le Secteur de psychiatrie et la Psychothérapie Institutionnelle : une invention française

Pourtant la France pouvait s’enorgueillir d’avoir inventé un modèle envié de soins en santé mentale associant la notion de sectorisation et de Psychothérapie Institutionnelle. À savoir que le patient doit être suivi par une même équipe soignante aussi bien à l’Hôpital qu’en ambulatoire près de son domicile, et ceci dans un réseau de liens et de relations fondés sur la confiance et la constance, deux éléments tout aussi nécessaires à ce qu’on appelle en psychanalyse le » transfert de base « . La continuité des soins étant ainsi assurée.

En psychiatrie, on ne soigne pas  « hors sol »; les soignants et les projets thérapeutiques ne sont pas interchangeables.

Le succès de ces méthodes est réel. Mais pour des raisons d’origine sociétale et politiques , la demande de consultations de nouveaux patients vers les CMP fut si forte que les dispensaires sont aujourd’hui débordés. L’offre de soins n’a plus pu répondre à la demande.  Ajoutons à cela la prise en main de la psychiatrie par des technocrates plus soucieux du montant des dépenses en argent que des résultats souvent spectaculaires de l’amélioration de l’état des patients grâce aux dépenses en énergie de la part des soignants.

Leur réponse à la plongée de la psychiatrie dans la misère fût simple : une conception de l’Homme univoque comme étant une sorte de machine neuronale qu’il faut réparer dans des ateliers ad hoc repérables, objectivables, dont le coût peut être chiffré. De quoi désespérer les inventeurs de la Psychiatrie française de l’après-guerre et leurs successeurs. On comprend la colère de Pierre Delion et son « Combat pour une psychiatrie humaine » (Édition Albin Michel 2016).

Cependant, il serait décourageant et par là-même dangereux d’être trop pessimiste.

Et, le militant qu’est Pierre Delion doit le savoir, « Il ne faut pas désespérer Billancourt ».

Mais malgré cette crise, la Psychiatrie française n’est pas encore complètement en déshérence.

Sa créativité n’a jamais faibli. Il faut signaler et faire connaître, rassembler toutes les initiatives que tant d’équipes psychiatriques ont prises pour maintenir un parti-pris humaniste dans la prise en charge des patients, et elles sont nombreuses.

Faisons d’abord le constat que la connaissance des maladies a beaucoup évolué, les pathologies psychiatriques deviennent de plus en plus diverses, spécifiques, et il faut en avoir une connaissance beaucoup plus approfondie que celles données dans une formation généraliste en psychiatrie. Par exemple l’addictologie avec son fort substratum biologique devient un champ de recherche spécifique. Il en est de même avec la bipolarité dont l’exploration devient extrêmement complexe et est l’objet d’une multitude de publications internationales.   La psychiatrie du sujet âgé doit être considérée aujourd’hui comme une spécialité à part entière. L’exploration de la pathologie post-traumatique devient une urgence compte tenu du climat de tension sociale et psychologique engendré par les attentats. La psychiatrie généraliste prodiguée dans les CMP ne peut pas répondre à toutes ces approches diverses et sans cesse réactualisées.

Aussi, le développement de centres experts à partir du moment où ils ne sont pas institués comme voie obligatoire de traitement, mais comme voie consultative, ne semble pas être une hérésie.

Est-il raisonnable recevoir dans un même service hospitalier – surtout dans les conditions actuelles d’accueil – un patient présentant une dépression légère, un pervers violent, un voyou psychopathe ?

Pour faire pièce aux projets politiques imposés

qui s’appuieraient sur une vision univoque neurodévelopementale de la personne humaine et d’une psychiatrie uniquement tournée vers des traitements « cognitivo comportementaux et socio-communicationnels « , il nous faut repenser la psychiatrie psychodynamique.  Comment intégrer sur le plan conceptuel toutes les innovations dans le champ de la psychothérapie institutionnelle,  les rassemblements des Clubs thérapeutiques sous l’égide du TRUC, les rencontres d’équipes soignantes  de toute la France comme à Saint Alban, la mobilisation du Printemps de la Psychiatrie, la création toute récente de l’Institut Contemporain de l’Enfance, l’impact de la réadaptation et de la réhabilitation sur la formation des équipes, le développement de toutes les alternatives médico-sociales avec les SAVS, les SAMSAH , la création des GEM, et tant d’autres initiatives pleines de promesses …

L’utilisation du numérique en psychiatrie peut paraître inquiétante

et il est légitime de s’en méfier à la condition d’aller voir de plus près de quoi il s’agit.  Car son existence et son utilisation sont incontournables ; autant prendre la main et la crise du Covid ne nous laisse plus le choix. Réfléchissons sur la téléconsultation, les activités thérapeutiques organisés à distance par les équipes médicales des centres de soins, les applis d’aide aux patients qui fleurissent chaque jour, l’utilisation des objets connectés pour intéresser les personnes présentant des troubles à la qualité de leur sommeil, de leur activité. Le site psyway.fr recense ces nouveautés, les présente de façon simple et directement accessible, donne la parole aux patients, ouvre le débat entre soignants de tout bord, avec la conviction que toutes ces innovations cliniques et technologiques qui ouvrent tant d’horizons serviront à ce que la composante humaniste de la psychiatrie française perdure.

L’Humanisme, c’est quand l’enthousiasme de la jeunesse avec sa foi dans l’avenir de l’Homme ne nous quitte pas.

La nostalgie est souvent le signe que la jeunesse nous abandonne.

 Marc HAYAT

Brigitte KAMMERER

Le billet d’humeur de Pierre Delion

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