La mélancolie de Lucie (3)

Le plaisir retrouvé

Le médecin qui m’a guérie, donnait des cours de respiration à qui le voulait. Je décidai de me rendre à son cours et le complimentai à la fin sur la qualité de son enseignement. Il me répondit alors que j’étais déjà venue, cinq ou six fois. Je ne m’en souvenais plus du tout et ne m’en souviens toujours pas (ces trous de mémoire proviennent peut-être des séances de sismothérapie !).

Une ou deux semaines plus tard, je discutais avec les infirmières dans le couloir de l’hôpital. Un infirmier présent me regarde et me dit d’un air étonné : « vous êtes Madame S. ? » Il ne me reconnaissait pas alors qu’il m’avait réappris à marcher pendant des jours et des jours quelques mois auparavant.

Juste avant une séance de sismothérapie, toujours après avoir retrouvé la sensation de mon corps vivant, je me souviens d’une patiente qui subissait beaucoup de piqûres intraveineuses au bras, à la main et même à la jambe. Elle ne disait rien et ne bougeait pas… Je fus très choquée et très triste de voir cette femme dans cet état d’impuissance psychique et physique, comme je l’étais moi-même avant ma deuxième vie. Ainsi que je le disais précédemment, malgré l’inconscience de la souffrance, le corps endure et enregistre la douleur, il a mal involontairement d’où, actuellement la sensibilité extrême de mon corps.

A la sortie de l’hôpital en septembre 2014, j’ai revu le psychiatre que j’avais consulté durant ma mélancolie. Je ne l’ai pas reconnu ! Et sa manière d’être ne me plaisait pas, car il était presque gêné de mon bien-être retrouvé et de mon nouveau regard. Je ne dois nullement ma guérison à cet homme, bien au contraire. J’ai donc décidé seule de changer de médecin et j’ai eu raison de le faire.

Malgré une très grande fatigue que j’éprouvais de temps en temps, ainsi qu’une difficulté à me concentrer, à réfléchir, et malgré la perte de mémoire de certains mots et de certains moments de vie, je me sentais profondément heureuse. Mon « réveil à l’existence », je le vis comme l’eau jaillissante d’une source et accompagné par l’amour du plaisir d’exister.

Réapprendre à penser avec Tintin

J’appréciais ma convalescence en la vivant tranquillement en compagnie de France Culture, et en relisant tous les albums de Tintin afin de reconstituer le mécanisme de mon cerveau.

Certains me disent : « Pourquoi Tintin ? ». En sortant de l’hôpital, ayant vécu l’impuissance psychique pendant un an et demi, je ne pouvais plus lire de romans ni de livres de philosophie ou de psychologie. Je comprenais avec difficulté ce que je lisais et je ne me souvenais plus de ce que j’avais lu quelques pages auparavant. Dans les dessins d’Hergé, tout est dans la recherche de la simplicité pour favoriser la compréhension du lecteur. Il met l’accent sur la lisibilité avec sa technique appelée « ligne claire ». Un énorme travail afin de retranscrire l’essentiel. C’est la recherche de l’épure, elle s’applique aussi à sa façon de raconter les histoires.

« La ligne claire n’est pas seulement une gestion de dessin, c’est également le scénario et la technique de narration » disait Hergé. « Un bon dessinateur doit pouvoir croquer un homme, le temps qu’il tombe du toit ». C’est une œuvre imprégnée de l’histoire de l’art s’appuyant sur une bonne documentation, c’est aussi une œuvre avant-gardiste et humoristique. J’étais heureuse de relire ces œuvres.

Mon regard critique refaisait surface et mon esprit redevenait curieux et intéressé. J’ai alors pris soin de moi-même avec une attention joyeuse ainsi que des personnes que j’aime. J’ai revu celles qui me manquaient tout en évitant les autres. Et enfin, en réalisant tout ce qui me faisait plaisir sauf quelques séances de sismothérapie que je devais encore subir à l’hôpital.

Le point final de ma mélancolie

La séance du mercredi 11 mars 2015, la dernière, a marqué le point final de ma mélancolie.

J’ai mis plusieurs semaines à me remettre de ces moments difficiles mais ces séances de sismothérapie m’ont sauvé la vie et ne semblent pas m’avoir laissé de séquelles, sauf peut-être une plus grande sensibilité que l’on pourrait interpréter positivement ou négativement.

Six mois après ma sortie de l’hôpital, je pouvais à nouveau lire ce que je voulais : romans, biographies, essais philosophiques, etc. Je croque la vie à pleines dents !

Nourriture saine, beaucoup de marche à mon rythme, lecture, spectacles, expositions, films et beaucoup de repos. Physiquement, tout va bien et psychiquement je vois ma « nouvelle » psychiatre que j’ai choisie après ma « revenue sur terre », tous les deux ou trois mois. C’est un moment très agréable. Je suis très contente de la voir et de l’avoir comme médecin. Nous nous voyons par sécurité et non par nécessité.

Nous sommes en septembre 2016, je suis en bonne santé physique et psychique. Je me sens mieux et plus heureuse qu’avant ma mélancolie. Sans ces séances de sismothérapie, je ne serais plus parmi vous.

Malgré les bienfaits de ces séances, elles sont encore redoutées et ont mauvaise réputation. Avant, le patient n’était pas endormi, ce qui provoquait un état de choc. La sismothérapie reste encore inconnue : l’imagination amplifie la crainte et l’angoisse. De plus, le mot « électrochoc » fait peur car il est associé aux tortures pratiquées dans certaines guerres : 14/18 où les « poilus » pouvaient être torturés par des médecins bourreaux à l’aide d’électrochocs. Durant la seconde guerre on pratiquait les électrochocs anti-homos et pendant la guerre d’Algérie, il y eut aussi des traitements par électrochocs.

Les bienfaits de la sismothérapie sont de plus en plus reconnus comme efficaces. Comment cela marche ? C’est encore un mystère. Mais le mystère ne me dérange pas, il fait partie de la vie comme je l’explique précédemment dans mon intérieur philosophique.

Le traitement dura une année environ. Actuellement je ne la vois plus et ne prends plus aucun médicament.

Pour lire le début du témoignage :

1ere partie

2e partie

 

Donnez votre avis